Les maîtres de la cabrette : figures emblématiques et héritage d’un instrument fascinant

20 mars 2025

Une brève présentation de la cabrette : l’instrument au cœur des montagnes

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un rappel s’impose sur ce qu’est la cabrette. Originaire d’Auvergne et du Massif central, la cabrette est une cornemuse sans bourdon à bouche, dépourvue du gros tuyau généralement caractéristique des autres types de cornemuses. Apparue dès le XIX siècle, elle gagne en popularité lorsqu’un mécanisme à soufflet remplace l’usage des poumons, permettant ainsi un jeu plus continu et expressif.

Son rôle central dans le folklore auvergnat en fait rapidement une compagne incontournable des bals musette, surtout après l’exode rural massif qui voit de nombreux Auvergnats s’installer à Paris à la fin du XIX siècle. Les cabretaires – joueurs de cabrette – deviennent alors les maîtres de cérémonies des fameuses soirées parisiennes, associant tradition et modernité. À ce croisement entre racines rurales et effervescence urbaine naissent les légendes de cet instrument.

Les pionniers de la cabrette : ces figures qui ont marqué l'histoire

Parmi les premières figures incontournables de la cabrette, plusieurs noms résonnent encore comme des emblèmes.

  • Antoine Bouscatel (1867–1945) : Surnommé le "Roi des Cabretaires", cet Auvergnat originaire de Saint-Julien-de-Coppel s’impose rapidement comme la star du bal musette parisien. Virtuose, improvisateur hors pair, Bouscatel joue un rôle clé dans la popularisation de la cabrette, contribuant à former toute une génération de musiciens et à codifier certains répertoires. Ses prestations régulières dans des lieux emblématiques comme la rue de Lappe lui valent une renommée durable.
  • Jean Rascalou (1882–1967) : Jean Rascalou, né à Aumont-Aubrac, en Lozère, est un cabretaire incontournable du début du XX siècle. Il participe activement à la transition de la musique populaire vers une reconnaissance plus large, notamment par ses tournées et enregistrement de disques qui marquent la postérité.
  • Martin Cayla (1889–1951) : À la fois musicien, éditeur et fabricant d’instruments, Martin Cayla est une figure incontournable du patrimoine cabretaire. Il explore les nouvelles possibilités sonores et enregistre abondamment, faisant ainsi entrer la cabrette dans les foyers grâce à ses 78 tours.

Ces pionniers incarnent une époque où la musique était avant tout une affaire de transmission orale et de rencontres festives. Mais leur héritage ne s’est pas limité à leur temps : ils ont également pavé la voie pour de nouvelles générations, tout en inscrivant la cabrette dans l’histoire culturelle française.

L’évolution technique et stylistique grâce aux grands joueurs

Au-delà des talents individuels, les grands cabretaires ont également marqué leur époque par leurs innovations musicales et techniques. Antoine Bouscatel, par exemple, s’était illustré par sa capacité à intégrer des influences variées, empruntées au bal musette parisien qui mêlait valse, java et polka. Sa maîtrise technique donnait une finesse mélodique inédite à l’instrument.

Martin Cayla, quant à lui, a repoussé les frontiers de la facture instrumentale. En qualité de luthier, il a perfectionné la fabrication des cabrettes pour leur donner un son plus puissant et modulable, adapté non seulement à la danse mais aussi aux prestations en scène et aux enregistrements. Cette quête d’adaptation a permis à la cabrette de se moderniser tout en restant fidèles à ses racines.

S’ajoutent des artistes comme Émile Goulard, qui ont exploré la complémentarité entre cabrette et accordéon, renversant les équilibres traditionnels et modernisant les arrangements. Ces pratiques reconfigurent l’univers sonore des musiques musette tout en conservant la spécificité de chaque instrument.

La cabrette aujourd’hui : héritage et renouveau

Avec l’évolution des goûts musicaux et l’émergence d’autres courants, la cabrette aurait pu tomber dans l’oubli. Pourtant, son héritage a été préservé, voire renouvelé par des musiciens contemporains qui s’attachent à revisiter ces anciens répertoires tout en les enrichissant d’éléments modernes.

C’est le cas de joueurs comme Jean-Luc Madier ou Yannick Lubet, véritables défenseurs de l’instrument. Ils explorent les techniques de jeu traditionnelles tout en s’aventurant dans des registres plus contemporains, notamment en fusionnant avec des musiques électroniques ou des sonorités du monde.

Des événements comme le Festival de la Cabrette, organisé annuellement dans le Massif central, ou encore des associations telles que l’Amicale des Cabretaïres, continuent de promouvoir cet instrument. Ces initiatives permettent non seulement de transmettre le savoir-faire mais aussi de susciter de nouvelles vocations musicales parmi les jeunes générations.

Une influence qui dépasse les frontières

Enfin, il est frappant de constater que l’influence de la cabrette ne s’arrête pas aux confins de l’Auvergne ou des bals parisiens. À travers les diasporas auvergnates et les échanges culturels, cet instrument a voyagé bien au-delà de sa terre natale. Que ce soit dans les colonies françaises, notamment en Afrique du Nord, ou au sein de communautés d’expatriés aux États-Unis, la cabrette a porté avec elle un morceau d’identité et de nostalgie auvergnate.

De plus, certains courants folk internationaux redécouvrent aujourd’hui cette cornemuse si singulière. Son timbre riche et modulable séduit des artistes en quête d’authenticité instrumentale, et la cabrette trouve parfois sa place dans des enregistrements inattendus, mariant tradition et innovation.

Un instrument au service des émotions universelles

Les grands joueurs de cabrette, qu’ils appartiennent au passé ou qu’ils incarnent le présent, nous rappellent que la musique est un langage universel, capable d’évoquer à la fois l’intime et le collectif. Ils ont su faire de la cabrette bien plus qu’un instrument de bal : un vecteur d’émotions, de souvenirs et d’histoires.

À l’heure où les balfolk vibrent aux sons des danseurs et où les musiciens revisitent des héritages centenaires, la cabrette continue de résonner comme cet écho d’un passé vivant. Cultivée par les maîtres cabretaires et réinventée par leurs successeurs, elle traverse le temps sans perdre sa magie ni son pouvoir d’évocation. Et, en y prêtant une oreille attentive, elle a encore tant à nous raconter.

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